La 4 CV Renault aimait la vie
Par Patrice Vergès le 07 novembre 2008
Aux débuts des années 50 acheter une 4 CV Renault, c’était partir pour une nouvelle vie. Ne plus marcher dans le froid, ne plus pédaler sous la pluie, s’évader à la campagne le dimanche, découvrir la mer ou la montagne pendant les vacances.

La 4 CV, qui a eu une longue vie de 1947 à 1961, a été la première Renault à dépasser le million d’exemplaires
Si en 1954, la 4 CV n’était plus une voiture rare, elle faisait toujours rêver les employés, les ouvriers, les jeunes et les vieux des deux sexes. Plusieurs générations d’individus qui avaient été sevrées d’automobile pendant les six longues années de la guerre. Grâce à son prix raisonnable ils pouvaient enfin accéder à l’automobile et laisser au garage le vélo ou la vieille moto Terrot.
Pour beaucoup, la petite Renault fut une première voiture qu’on briquait tous les samedis avant la sortie dominicale. On s’entassait à quatre ou cinq dans ses 3,63 m de long pour aller pique-niquer à la campagne d’où l’on revenait grisé avec des bouquets de jeunets glissés entre les pare-chocs.

A partir de 1958, la 4 CV a adopté les roues à voiles pleins similaires à celles de la Dauphine
Cette année là, la 4 CV Renault ne détournait plus les regards comme en 1947 lorsque les premières voitures furent livrées à la clientèle. Les chansonniers ne brocardaient plus son moteur situé à l’arrière. La blague « J’ai perdu le moteur à l’avant. Ca ne fait rien, j’ai un moteur de rechange à l’arrière ! » ne faisait rire plus personne. La rue s’était habituée à sa ronde silhouette aux ailes joufflues et à la sonorité si particulière de son petit moulin placé à l’arrière qui avait tant choqué au Salon 1946.
Produite déjà à près de 500.000 exemplaires sur un total de plus de 1,1 million, la 4 CV avait gommé ses défauts de jeunesse. Au fil des années, Renault l’avait mieux assise sur ses essieux tout en supprimant quelques défauts criants. Enfin pas tous. Vu la demande supérieure à l’offre du moins jusqu’en 1957, Renault avait fait le strict minimum syndical en matière d’amélioration.

La 4 CV était proposée en version Affaire au prix très compétitif et qui se reconnaissait à son équipement simplifié et son absence totale de chromes
Après de longs mois d’attente contre 479.000 anciens francs de 1954 correspondant à 10.000 euros actuels si on tient compte du pouvoir d’achat bien inférieur à celui d’aujourd’hui, le client pouvait enfin conduire sa 4 CV. Se glisser à bord assez facilement grâce aux portes s’ouvrant d’avant vers l’arrière derrière ce grand volant beige, assis assez bas sur un siège séparé dont le mince dossier manquait tout de même vite de moelleux.
Après avoir déverrouillé le Neiman de la colonne de direction, il laissait tomber sa main droite au plancher à coté de fine tige de vitesses assez imprécise pour tirer le levier du démarreur. Après un bref passage à vide, la batterie 6 volts lançait les 747 cm3 du petit 4cylindres en ligne. Des centimètres cube remplis de joie de vivre qui chantonnaient joyeusement en faisant vibrer le plancher et la tôlerie mince et nue.

Cette adorable 4 CV découvrable de 1952/53 était décorée par de nombreuses enjolivures. Il était fréquent à cette époque « d’accessoiriser » ses voitures
La petite 4 CV était réputée pour la nervosité de ses 21 ch Din que beaucoup de grandes lui enviaient même si l’on pestait contre sa boîte à trois rapports au trou béant entre la première et la seconde.
Elle était appréciée pour son faible appétit se contentant de 6 à 7 litres de carburant aux 100 rempli par un orifice situé sous le capot moteur maintenu par un tringle figée dans le couvre-culbuteurs, en faisant attention de ne pas en renverser sur la batterie désormais située à l’arrière.
Sa direction à crémaillère légère et précise était renommée, comme son faible rayon de braquage la rendant irrésistible en ville où elle pêchait seulement par sa visibilité arrière médiocre. On l’adorait pour sa conduite amusante sur parcours sinueux due à son moteur arrière lié à son empattement très court et son poids plume de 590 kilos.

La 4 CV a été produite au Japon par le constructeur Hino. Elle se distinguait par des pare-chocs plus proéminents et une finition améliorée
Si en 1954 en matière de technologie et de progrès on ne savait pas ce qu’on sait aujourd’hui, on savait tout de même que la 4 CV n’était pas parfaite. D’abord, cette voiture était incroyablement bruyante victime d’une insonorisation oubliée. Va encore jusqu’à 80, allure où la voiture se transformait en DC3 en phase de décollage. A cette vitesse lue sur la fine aiguille du cadran central à oreille planté au milieu de la planche de bord en tôle, la petite Renault se transformait de familiale en sportive.
La direction s’allégeait au fur et à mesure que le train avant cherchait sa route avec de plus en plus d’insistance. A l’allure folle de 100 km/h maximum exigeant le silence des enfants, le conducteur savait qu’il devait fermement tenir le grand volant entres ses mains. Un volant sensible au moindre vent transversal fatal à de nombreuses 4 CV avec le soucis d’éviter de bloquer les roues en appuyant trop brutalement sur la minuscule pédale ronde de frein décentrée, afin de ne pas bousculer brutalement cet équilibre fragile.

C’est Pierre Lefaucheux, le patron de Renault de 1945 jusqu’à son décès en 1955, suite à un accident de voiture, qui a permis à la 4 CV d’être un grand succès commercial. C’est lui qui s’est battu contre le gouvernement pour obtenir des fonds afin d’acheter les machines transfert destinées à produire la 4 CV à hautes cadences.
A cette vitesse, elle tenait à la route on ne sait par quel miracle posée sur ses grandes jantes à étoiles gantées d’étroits 135x400 gonflés seulement à 900 grammes à l’avant. Les sportifs, eux s’en accommodaient. Il faut dire que tous les possesseurs de 4 CV 1062 était persuadés conduire une voiture de course identique aux terribles 1063 des rallyes ou des 24 Heures du Mans pilotées par Rédélé, Michy et Rosier. Ils entrouvraient le capot arrière pour activer le refroidissement, montait une pipe Autobleu, coupaient une spire de ressort à l’arrière pour donner du négatif aux roues en déboulant à 110 km/h dans un boucan d’enfer faisant « la nique » aux 203 et Traction avant.
La 4 CV était incroyablement chaude l’été et formidablement froide l’hiver à cause de son chauffage simpliste prenant le flux d’air tiède autour du radiateur arrière. Cela dit, pendant cette saison, beaucoup laissaient leur voiture au garage pour ne la ressortir qu’aux beaux jours Mais on lui pardonnait ce qu’on n’aurait certainement pas pardonné à d’autres notamment sa dangerosité en cas de choc frontal née de son absence de moteur à l’avant car cette voiture créait une étrange complicité active entre son chauffeur et elle. Elle donnait de la vie à la vie. Il est vrai qu’à cette époque, on aimait trop la vie pour la prendre au sérieux comme aujourd’hui !
