Citroën SM
Destinée brisée
Par Patrice VERGES le 26 septembre 2006
Etonnante, innovante, fascinante, déroutante, la Citroën SM n’était pas une voiture comme les autres car elle a tenté de concilier l’inconciliable ; la vitesse, le confort, le prestige, la technologie, la sécurité. Trop d’antagonismes pour une voiture des années 70.

La Citroën SM était un évolution moderne de la DS dont elle reprenait la philosophie. Sa calandre était réduite à une rampe de six phares dont certains étaient directionnels.
« Oubliez tout !» martelaient les vendeurs Citroën aux clients venus essayer une SM. Pourtant, les conducteurs de DS savaient à quoi ils s’attendaient en matière de freinage brutal et de réactions de suspension. Mais, il fallait d’abord vaincre cette sacrée direction à rappel asservi terriblement vivante dont l’économie de mouvements exigeait un apprentissage parfois humiliant.
En effet, par sa faible démultiplication (2 tours), son rappel brutal et son assistance se durcissant au fil de l’allure, le petit volant ovale exigeait seulement une légère rotation du poignet pour tourner. Il n’était pas rare qu’un possesseur de SM revienne quelques jours plus tard à la concession Citroën, l’air dépité en montrant un avant salement endommagé car il avait raté la porte de son garage habituel d’un… bon mètre !
Mais, quand il avait assimilé la conduite de sa voiture, roulé à fond sous la pluie et le vent, avalé la nouvelle autoroute Paris-Lille à 200 de moyenne dans des conditions de confort et de sécurité hallucinantes, le conducteur de la SM savait qu’il avait acheté la meilleure voiture du monde.

Sa poupe était jugée moins séduisante que sa proue à cause de ses voies plus étroites imposées par l’aérodynamique et son excès d’enjolivures chromées
On prétend aujourd’hui que c’est la crise de l’énergie de fin 1973 entraînant la limitation des vitesses qui a brisé la carrière de la SM. Certes, elle n’a pas été favorable à une 2,7 litres roulant à 225 km/h et avalant une bonne quinzaine de litres de carburant aux 100 mais déjà ses ventes avaient sérieusement molli. Elles étaient tombées à 2.619 en 1973 pour s’écrouler à moins de 300 l’année suivante.
Après l’engouement des débuts de 1970, la clientèle de la SM s’était un peu clairsemée pour une foultitude de raisons. La première bévue de cette super DS fut surtout d’être un coupé assez volumineux (4,90 m) mais peu habitable limitant son utilisation à des familles sans enfant. La seconde peut être imputable à des qualités trop contradictoires du moins pour l’époque car hésitant entre plusieurs courants.
Pour la clientèle sportive, malgré le nom magique de Maserati qui lui avait donné le M de SM, sa mécanique manquait d’agressivité par rapport à un 6 cylindres BMW ou Porsche tout en ne se révélant pas toujours fiable.

La planche de bord de la SM reprenait un dessin très audacieux inspiré de celui des DS de l’époque. Remarquez les cadrans ovalisés et la platine de la commande de boîte. Osé !
Enfin, beaucoup n’avaient pas été séduits par son esthétique tarabiscotée, jugée assez déroutante. Enfin dernier point, le réseau Citroën habitué à vendre des Ami8 et 2 CV n’était pas absolument préparé à recevoir dignement et surtout dépanner rapidement des clients habitués par l’accueil de Porsche, BMW, Mercedes, Jaguar surtout après avoir signé un chèque de plus de 50.000 francs 1971, environ 60.000 euros de 2006 !.
Après 12.920 exemplaires produits, dans l’indifférence générale, la SM quitta notre vallée des larmes en mai 1975 après moins de cinq ans de vie suite à la décision de Peugeot qui avait repris la firme au double chevron quelques mois plus tôt. Une fin tragique puisque les dernières carrosseries construites par Chausson furent carrément ferraillées par Ligier à Abrest qui monta les derniers modèles au coté de sa JS2 utilisant la même mécanique. C’est plus tard qu’est née la légende SM. Une légende pas usurpée car cette voiture était une vitrine du savoir-faire des idées les plus folles et les plus osées du bureau d’études de Citroën.

Cette voiture était grande dehors et petite dedans ce qui a dérouté certains de ses acheteurs qui croyaient que c’était une « super DS ». Ses confortable sièges intégraux manquaient de maintien en conduite rapide
A l’époque où fut conçue cette voiture, ses créateurs pensaient que les grands de ce monde continueraient à de déplacer dans le futur en voiture sur autoroutes à vitesse libre à plus de 200 k/h de moyenne. Citroën songeait même extrapoler une SM roulant à 300 km/h n’imaginant pas qu’une restriction de vitesse viendrait limiter uniquement ce mode de déplacement. En fait, on peut considérer la SM comme un super haut de gamme s’inspirant fortement de la technologie de la DS dont sa fameuse suspension saupoudrée de solutions mécaniques fort complexes. Trop certainement.
Pour le moteur, Citroën fit appel à la marque italienne Maserati qui lui appartenait à l’époque. Ce ne fut pas ce qu’il y avait de meilleur dans cette voiture. Son compact V6 de 2,7 litres à 90 degrés en alliage léger rapidement extrapolé du V8 4,2 l de la Maserati Indy ne développait pas une puissance transcendante sur les versions carburateurs avec 170 ch Din ( 178 en injection) tout en ne distillant pas, par ses turgescentes sorties d’échappement chromées, une sonorité pas aussi mélodieuse qu’espérée. Surtout, il souffrit d’un vice chronique de chaînes de distribution se détendant régulièrement. Mais, grâce à une aérodynamique soignée pour l’époque, elle pouvait débouler à 220 km/h, ce qui était bien en avalant les 1000 mètres en peu plus de 30 secondes ce qui l’était moins.
Mais, ses fabuleuses qualités dynamiques compensaient largement ces faiblesses car sur route, cette voiture était invincible autant de jour comme de nuit, été comme hiver. Adhérence, confort, sécurité, freinage, éclairage confiée à une rampe de six phares dont deux directionnels, aucun véhicule ne pouvait rivaliser avec la SM. Un possesseur de Porsche 911 S sortait brisé d’un voyage en aveugle de 1.000 kilomètres alors que celui d’une SM frais et dispos était prêt à repartir de nuit !

Elle est devenue la voiture présidentielle autant en 4 portes qu’en cabriolet réalisés à l’unité par des carrossiers. Elle a connu 4 Président de la République ; Pompidou, Giscard d’Estaing, Mitterrand et Chirac
Hélas, pour s’en rendre compte, il fallait aller au-delà de quelques réticences intellectuelles ou physiques. Son aérodynamique soignée avait exigé une silhouette originale mais inhabituelle dans ce segment avec un avant massif beaucoup plus large que l’arrière étriqué mais trop chargé au plan stylistique dont le hayon s’ouvrait sur un coffre ridiculement petit.
A cette époque où le futur avait de l’avenir, la SM n’avait pas eu peur d’innover avec une curieuse planche de bord moulée aux originaux cadrans ovales comme le petit volant d’ailleurs, et de spectaculaires sièges intégraux réglables dans tous les sens. Le tout dans une ambiance intérieure assez luxueuse mais inégale chère à Citroën qui aujourd’hui, est l’un des nombreux charmes de cet étonnant coupé vénéré par ceux qui roulent encore au volant de véhicules améliorés et fiabilisés. Ils savent que plus jamais un constructeur automobile ne construira une voiture comme la SM dont la destinée est fort proche de celle de Concorde pensée à une époque où l’on croyait que rien ne pouvait arrêter le progrès. Parfois, le passé est plus futuriste que l’avenir !
