Carole Perrin : une fille en piste pour gagner
Par Renaud LACROIX le 26 mai 2008
Alors que les Etats-Unis se passionnent pour la jeune pilote d’IndyCar Danica Patrick, la France cherche encore ses représentantes au plus haut niveau de la compétition automobile. Championne de France de karting mixte en 2005, Carole Perrin se présente comme l’un des espoirs français les plus prometteurs. A la fois déterminée et moderne dans son approche de la course, la Stéphanoise de 21 ans est engagée pour 2008 dans la Formul’Academy Euro Series avec peut-être dans l’idée de se tourner plus tard vers les Etats-Unis.

Carole Perrin court cette saison en Formul’Academy Euro Series
Le 19 avril dernier, les Etats-Unis étaient littéralement submergés par un raz-de-marée venu du Japon. A l’occasion de l’Indy Japan 300, le troisième Grand Prix de la saison 2008 d’IndyCar sur le Twin Ring de Motegi, Danica Patrick remportait la première course de sa carrière. Les victoires féminines étant rares à ce niveau de compétition, comme les femmes elles-mêmes, l’événement devenait historique et prenait une ampleur considérable outre-Atlantique.
Seulement, Danica Patrick n’est pas la première femme à remporter une course automobile de haut niveau, comme en attestent les victoires de Michelle Mouton en Championnat du Monde des Rallyes, et de Jutta Kleinschmidt au Paris-Dakar en 2001. Elle n’est pas non plus la première à gagner sur un circuit « fermé » puisque l’Anglaise Katherine Legge et la Vénézuélienne Milka Duno l’ont devancée en Toyota Atlantic et Grand Am respectivement. L’Américaine de 26 ans est donc officiellement la première femme à s’imposer dans un championnat majeur sur ovale.
La restriction n’enlève absolument rien à la performance colossale de celle qui a devancé Helio Castroneves sur le circuit nippon, mais elle permet de rappeler que la présence des femmes dans la compétition n’est pas nouvelle et que leurs succès, bien qu’épisodiques, ne méritent pas moins d’attention que ceux des hommes.
Ainsi, le tourbillon médiatique qui entourait déjà Danica Patrick depuis sa 4ème place à l’Indy 500 en 2005 n’a fait que s’accentuer, ouvrant encore plus grande la porte à d’autres représentantes de la gente féminine.

La Stéphanoise a remporté la Coupe de France de karting mixte en 2005
La question est maintenant de savoir ce qu’il en est en France. Depuis Michelle Mouton, les choses ont-elles évoluées ? Un peu, mais pas tellement en vérité. Certaines initiatives ont été prises, comme par exemple une édition exclusivement féminine du Trophée Andros mais on attend surtout une mixité dans la compétition qui permettrait de ne pas donner aux femmes une place marginale dans le sport auto.
Toutefois, il faut peut-être souligner que si elles sont moins nombreuses sur les pistes, c’est peut-être aussi parce qu’elles sont moins nombreuses à être attirées par ce milieu et que la demande médiatique de nouvelles stars dépasse l’offre effective.
Les rendez-vous Super Séries FFSA sur le circuit de Lédenon, dans le Gard, le mois dernier, a été l’occasion de rencontrer Carole Perrin, l’un des espoirs français les plus prometteurs aujourd’hui. La Stéphanoise de 21 ans est engagée pour la saison 2008 dans la Formul’Academy Euro Series, l’ex-Filière Elf puis Filière FFSA. Ce championnat a pour but de promouvoir les jeunes talents en les faisant s’affronter, tout au long des sept épreuves du calendrier, sur des monoplaces de 140 chevaux pour 470 kg, toutes identiques et tirées au sort. Les 24 jeunes engagés ont entre 16 et 21 ans et ont déjà, pour certains, des palmarès intéressants.
C’est le cas de Carole Perrin, l’aînée et seule femme du plateau, qui a débuté le karting à l’âge de 12 ans. En 2005, elle remportait pour la deuxième fois consécutive la Coupe de France féminine de karting. La même année, elle empochait une autre Coupe de France, cette fois dans la catégorie mixte. Elle prouvait alors, s’il y en avait besoin, que peu lui importait le sexe de ses adversaires, elle venait pour gagner.

Carole a piloté en Clio Cup en 2006.
2006 marquait le début des choses sérieuses pour Carole avec un engagement dans le championnat français Clio Cup au sein du K-Ro Sport. Mais lors du troisième rendez-vous, à Pau, un contact avec le mur et un manque de budget mettait un terme à sa saison. L’année suivante aurait pu être un véritable retour aux affaires avec une participation dans le championnat de Formule Renault mais un désistement de son sponsor principal au dernier moment faisait tout avorter.
''Ce n’est pas facile de rameuter les partenaires, de les convaincre que je peux faire quelque chose. Il y a peut-être des petits désavantages à être une femme, des fois.''
Si le monde du sport automobile avait déjà la réputation d’être macho, il est aussi régi avant tout par l’argent, c'est bien connu. Même la Formul’Academy, censée être une rampe de lancement mettant tous les pilotes à égalité, demande de gros investissements financiers de la part des concurrents. Et chaque échelon supplémentaire coûte plus cher : le budget pour une saison en Formule Renault est d’environ 150.000 € ; en Clio Cup, il tourne autour de 220.000 €.
Mais Carole Perrin n’est pas du genre à s’apitoyer sur son sort ni à plaindre la condition féminine. Pour elle, le meilleur moyen de se faire connaître et de se faire respecter, c’est de gagner, quelle que soit la catégorie.

La Formul’Academy promeut les jeunes pilotes de 14 à 23 ans
La Stéphanoise n’affirme pas seulement ses capacités sur la piste, mais aussi en dehors, en affichant clairement une conception moderne et rationnelle du pilotage. Alors que la télémétrie et les acquisitions de données se sont généralisées en Formule 1 au début des années 90, Carole a appris très tôt à s’en servir, lorsqu’elle a commencé le kart, à peine une dizaine d’années plus tard. Epaulée par son père, Jacques, ancien pilote de rallyes qui encadre aujourd’hui la carrière de sa fille, elle a su avancer avec son temps.
''J’ai toujours beaucoup travaillé avec les données techniques, même à mes débuts en karting. Mon père n’y connaissait pas grand-chose alors il m’a mis devant les machines et on a appris à lire ça avant de savoir régler la mécanique. On s’est tout le temps basé sur l’informatique, sur les capteurs, sur ce que la machine disait. Pour moi c’est obligé, ça fait partie de mon truc. Même ici [en Formul’Academy], des fois ils tardent avant de me donner les acquisitions de données et je me sens malheureuse.''
Son entêtement à travailler avec les machines ne traduit pas seulement l’aspect moderne de sa personnalité mais aussi une capacité à chercher les limites rapidement et sans abîmer le matériel. ''En pilotage, je n’irai pas au-delà de ce que la machine m’indique. C’est bien d’avoir le ressenti des autres, de l’extérieur et tout, mais j’ai besoin d’avoir ma machine, de savoir où on peut passer à fond, qu’elle me dise « tu freines là et ça va être bon ». Pour moi, il faut que ça soit carré et sûr.''
La confiance qu’elle porte dans l’interprétation des données facilite par ailleurs le dialogue avec les ingénieurs et cette faculté d’analyse se retrouve même dans sa façon de répondre aux questions des journalistes : précise, synthétique et directe.
L’observation des autres concurrents est une donnée à prendre en compte mais Carole s’est souvent démarquée par des réglages différents, nés d’un compromis entre les acquisitions de données et son pilotage moins agressif. ''On dirait que je ne fais rien au volant, surtout en karting. Pourtant c’était efficace : je n’avais pas le même style, je ne brusquais pas la mécanique.''

Parmi les 24 engagés en Formul’Academy, Carole Perrin est la seule femme
L’engagement en Formul’Academy est éphémère, le championnat n’étant qu’un tremplin vers d’autres séries. Carole Perrin prépare donc déjà la saison 2009 en cherchant des sponsors pour éventuellement intégrer la Formule Renault ou la Formule BMW Europe. Les succès de Danica Patrick ne sont pas non plus passés inaperçus et la jeune Française lorgne aussi du côté des Etats-Unis. ''Au jour d’aujourd’hui, je me dis que les sponsors et les gens sont plus ouverts là-bas et que j’aurai plus de chances de me faire une place qu’ici. Mais bon, je peux très bien trouver des super sponsors qui m’accompagnent en France et tout se passera bien, je ne sais pas. Mais les Etats-Unis, ça me branche bien, alors s’il y a moyen…''
Ce serait l’occasion de surfer sur la vague, d’autant plus que les Français s’exportent bien outre-Atlantique. Le meilleur exemple est évidemment celui de Sébastien Bourdais, quadruple champion de la Champ Car World Series qui est ensuite allé se perdre en Formule 1. D’autres tricolores se sont illustrés et s’illustrent encore comme Romain Dumas et Emmanuel Collard en American Le Mans Series, ou Nicolas Minassian et Nelson Philippe en monoplace. Mais seuls les aficionados savent vraiment qui ils sont.
Il est bien triste de se dire que la France n’a pas l’ambition ou les capacités de promouvoir ses pilotes et qu’ils doivent émigrer pour se faire un nom et enfin concourir dans les grands championnats mondiaux. Heureusement quelques exceptions surviennent comme Sébastien Loeb ou Stéphane Peterhansel. Il semble bien loin le temps où il y avait six ou sept pilotes français en Formule 1.

Les Etats-Unis pourraient être une destination de choix pour poursuivre une carrière
En attendant, Carole Perrin continue son chemin, même si les deux courses gardoises sur le circuit de Lédenon n’ont pas amené les résultats espérés. Partie du milieu de grille, elle a été prise dans les agitations des premiers tours. Par deux fois, pour éviter un pilote moins expérimenté en travers sur la piste, Carole a fini dans le bac à sable. Mais cela n’entame pas son moral. La prochaine manche aura lieu le 31 mai et 1er juin prochain à Pau, là où deux ans plus tôt sa saison de Clio Cup s’était achevée dans le rail.
Et quand on lui demande si les mauvais souvenirs reviennent, elle rit : ''Oui mais je me dis que je pourrai lutter contre ça, justement ! Ca pourrait faire quelque chose de sympa ! Du coup je serai la seule à connaître la piste de Pau. Tous les autres n’y sont jamais allés alors que moi j’ai fait quelques tours, même si…''
Carole Perrin représente donc l’occasion rêvée pour le sport automobile français de ne pas se voir encore une fois accusé d’être en retard et trop fermé. Oui mais voilà, il ne faudrait pas que cet engouement récent pour les femmes pilotes ne soit qu’une mode passagère comme les américains en voient défiler tant.
Déjà, après une saison 2007 mitigée en IndyCar, Danica Patrick avait vu l’attention des médias retomber jusqu’à ce que sa victoire donne à la presse assez de matière pour lui permettre d’atteindre une renommée mondiale. Maintenant qu’il n’y a plus à prouver que la compétition automobile n’est pas une discipline macho, il ne reste qu’à rappeler aux Américains qu’ils n’ont ni le monopole ni l’exclusivité des femmes pilotes capables de s’imposer parmi les hommes.