La NASCAR vue par un Frenchy
Ou un week-end à l’intérieur d'un ovale
Par Renaud LACROIX le 09 novembre 2007
C'est l'histoire d'un week-end sur un ovale de NASCAR, avec son ambiance, ses couleurs, ses émotions. Un spectacle inouï à vivre absolument si on aime vraiment la course automobile.

Les essais commencent tôt le vendredi matin
Le réveil sonne à midi, heure française. Sauf que là-bas, dans le Tennessee, il est six heures du matin et le soleil se lève à peine. On est vendredi matin et les premières séances d’essais libres de la NASCAR commenceront dans trois heures sur la short track de Bristol.
Le Sharpie 500, l’un des rendez-vous les plus célèbres et les plus disputés de la saison, aura lieu le samedi soir pour une course nocturne à couper le souffle. Pour l’instant, je suis encore à Greeneville, à une cinquantaine de miles à l’Ouest du circuit. Le petit hôtel au bord de la voie rapide est tout ce que j’ai pu trouver.
A Bristol, les chambres sont réservées depuis plusieurs mois, les prix flambent, chacun se prépare à accueillir les milliers de fans venus de tous les Etats-Unis et qui vont déferler sur la ville.

Le jour se lève à peine, tout est déjà en place et les mécanos travaillent sur les voitures
Pour trouver sa route, rien de plus simple : il suffit de suivre les autocollants sur les autres voitures. Ici, un pick-up Dodge gigantesque avec le numéro 20 de Tony Stewart sur le pare-choc ; là, une Chevrolet Impala arborant, côte à côte, le 3 et le 8 des Earnhardt ; devant moi, une vieille Buick sur laquelle on peut lire « Bristol-bound », écrit à la main sur la vitre arrière. Aucun doute à avoir, je suis sur la bonne route pour aller au circuit !
Je m’étais levé tôt pour arriver parmi les premiers mais, en approchant du circuit, je réalise que c’est raté… Et de beaucoup ! Certains sont carrément venus la veille avec leurs mobil-homes, leurs caravanes et tout ce qu’il faut pour camper aux abords de l’ovale ! Il y a d’ailleurs un terrain spécialement aménagé pour eux !
A 7 h 30, c’est déjà noir de monde… Les billets sont déjà vendus depuis longtemps, il ne reste pas un siège de libre, que ce soit dans les tribunes ou dans les loges. Voilà au moins un circuit automobile qui n’aura pas à s’en faire pour les prochaines années.

Une fois accrédité, on se balade comme on veut...et on voit tout
On est à la fin du mois d’août et il fait un soleil radieux. La semaine précédente, la course du Michigan avait été reportée deux fois jusqu’au mardi à cause des orages. Les écuries avaient à peine eu le temps de remballer leur matériel pour descendre dans le Tennessee et arriver à temps le jeudi.
Heureusement ce week-end s’annonce chaud et sec. Tant mieux, ça m’aurait fait mal au cœur de faire tout ce chemin depuis la France pour regarder la pluie tomber !
A l’entrée du circuit, dans le bâtiment « Credentials » (Accréditations), on consulte le registre pour me donner mon pass.
- « What’s your name, please ?
- Renaud Lacroix.
-Sorry ?
- Reuh-noh Lâ-cwroïxx.
- Oh yes, here is your pass. »
Sur le joli carton rose bonbon qui m’attend, mon nom est écrit bien lisiblement : « RENARD LE CROIX ». Cela ne me vexe pas, ça me fait plutôt rire. Après tout, j’ignore toujours comment on prononce Travis Kvapil ou Brendan Gaughan en Anglais !

Une arène magistrale où vont s'affronter des pilotes considérés comme des héros
Le circuit est un complexe démesuré. La piste fait un peu plus d’un demi-mile, soit 800 mètres et des poussières mais, pour loger un maximum de spectateurs, les gradins s’étalent dans la hauteur. Une comparaison s’impose immédiatement à l’esprit : c’est une arène de gladiateurs. Que penser d’autre quand on sait que 43 bolides de 700 chevaux chacun vont s’affronter pour la gloire, sous les vivas ou les huées de 160.000 personnes ?
Tout autour des gradins, sur les façades extérieures, des banderoles de plusieurs mètres de haut donnent les noms des différentes tribunes : Dale Earnhardt Junior, Johnson, Alan Kulwicki, Darrell Waltrip...
Pour rentrer à l’intérieur de l’ovale, il faut passer par un tunnel en-dessous de la piste. Là, tous les motor-homes sont alignés, serrés les uns contre les autres pour gagner de la place. Il y en a plus de 40 pour la Busch Series et idem pour la Cup… Une centaine de « haulers » géants et autant de voitures ! Et tout ça au centre de la short track !

Des mécaniciens du Team Redbull, un peu à l’étroit « dans » la Toyota Camry
« Watch out ! »
Je sursaute. Fasciné par cet univers disproportionné, je n’ai pas vu que je me suis planté sur le passage des mécaniciens. Un homme en bleu et blanc de l’écurie Penske avec un chariot de pneus me crie quelque chose. Je m’écarte prestement en bredouillant une excuse. Ici, on ne doit pas s’arrêter, jamais. Pilotes, mécanos, journalistes, fans, tout le monde est pris dans un flot continuel et il y a un ordre de priorité implicite. Par exemple, un journaliste doit céder le passage à un mécanicien. Pour rêvasser, il faut se trouver un coin tranquille à l’abri de toute cette fureur, mais l’infield est bien petit…
Sur la piste, les voitures de la Busch Series s’élancent pour les premières séances d’essais. Pendant ce temps, celles de la Cup passent devant les officiels pour l’inspection obligatoire.

La Ford Fusion de Carl Edwards subit l’examen minutieux des officiels
Les Chevrolet, Toyota, Dodge et Ford sont rangées en file indienne, entourées des mécanos, attendant sagement leur tour. Elles passent ensuite sous les gabarits et plusieurs officiels s’affairent à mesurer les moindres morceaux de la voiture. Rien n’y échappe mais il faudra tout recommencer après la course. C’est la routine.
Certains pilotes sont plus pressés que les autres, ils font le « double duty », c’est-à-dire qu’ils courent en Busch et en Cup dans le même week-end. Avec les différences de sponsor d’un championnat à l’autre, ils doivent changer de combinaison, changer d’équipe, changer de voiture…
Et bien sûr répondre aux interviews des journalistes. Le planning des interviews est prévu à l’avance, les douze premiers du championnat sont automatiquement conviés à donner leur opinion à la presse, un par un, entre 8 h 30 et 14 h, dans le « media center » ou devant leur motor-home.

Michael Waltrip prend la pause
En furetant un peu partout, je découvre qu’on peut aller où on veut dans l’infield : certains attendent leur pilote favori à l’entrée de son motor-home, d’autres s’approchent du muret des stands en se frayant un passage entre les mécaniciens des différentes écuries. Si les voitures ne roulent pas, on peut même faire un tour sur la pit lane pour photographier les équipes en train de travailler sur les voitures. Tout est accessible jusqu’au dernier moment, quand les moteurs démarrent pour les prochains essais.
A l’intérieur de l’ovale, tout le monde se mélange. Aussi, les pilotes se prêtent plus volontiers au jeu quand un fan leur demande une photo ou un autographe. En voyant que j’ai mon appareil dans les mains, Michael Waltrip s’arrête devant moi et prend la pause. Même chose pour Scott Wimmer et Clint Bowyer qui se fendent d’un grand sourire.

Tony Stewart dans sa Chevrolet, juste avant de lancer le moteur
Mais on sent bien qu’il n’y a rien de commercial dans cette façon de faire, ils le font parce que c’est leur plaisir, en tant que pilote de NASCAR, de partager leur passion avec le public. Robby Gordon organise même une séance d’autographes et de photos devant son motor-home en blaguant et en riant avec les fans qui viennent lui demander une signature.
Dans l’après-midi, les choses sérieuses commencent : à 15 h 20, la séance qualificative de la Nextel Cup est lancée, suivie par celle de la Busch Series. Chaque pilote effectue deux tours chronométrés et le meilleur est retenu. Quarante trois voitures seront qualifiées pour la course dans chacun des championnats, les autres rangeront d’ores et déjà le matériel.
Le vendredi soir, à la nuit tombée, on se prépare pour la course de Busch Series. Le briefing d’avant-course réunit pilotes et crew chiefs qui se verront rappeler les règles habituelles par les organisateurs de la course.

Jeff Gordon, 4 fois champion NASCAR, ne refuse jamais un autographe. Le plus applaudi par les fans...après Dale Earnhardt Jr
Le public a ensuite droit à toute une série de divertissements proposés par le sponsor principal du rendez-vous. Plusieurs camions font successivement le tour du circuit en lançant des objets publicitaires dans la foule.
Après quelques mots de différentes personnalités et une remise de récompenses pour quelques pilotes, c’est la « drivers introduction ». Les pilotes qui vont courir sont présentés un par un à la foule et sont conduits dans un camion Chevrolet de parade pour un tour d’ovale. Selon la popularité du pilote, il est applaudi, acclamé, hué et des fois tout en même temps.
La suite est beaucoup plus atypique pour un européen mais tout à fait normale aux Etats-Unis : après un chant interprété par une chorale, un prêtre vient bénir les pilotes et les membres des écuries pour appeler sur eux la protection divine.
Tennessee oblige, c’est un chanteur de country qui chante ensuite l’hymne national américain, ponctué par le passage de quatre F-16 au-dessus du circuit.
Avant le départ, il ne reste plus qu’une phrase à prononcer mais c’est encore la plus célèbre : « Gentlemen, start your engines ! »

Une course en nocturne mais les couleurs sont partout
Pour la course de Busch, j’ai été invité dans les loges, tout en haut des gradins, face à la ligne droite avant et la ligne d’arrivée. De là, on réalise vraiment que ce circuit de Bristol est minuscule et je me demande encore comment la NASCAR fait pour y faire tenir autant de monde.
Pourtant, même si les voitures ressemblent à de gros jouets, on distingue parfaitement les numéros et les couleurs. C’est la nuit mais le circuit bénéficie d’installations très efficaces en matière d’éclairage.
Perché derrière ma baie vitrée, je ne rate absolument rien du spectacle, l’ensemble du circuit se balaye d’un seul coup d’œil et on ne perd rien du bruit des moteurs, des crashes, et des cris de la foule.
La course se finit avant minuit et les écuries de Busch Series commencent à s’en aller. Les autres attendent le lendemain pour LA course de Bristol.

Le King, Richard Petty, toujours aussi populaire
Le samedi, le planning est moins chargé. Il n’y a plus d’essais, il ne reste que 43 pilotes et pourtant la pression est plus forte encore que la veille. Dans l’infield, on continue de courir à droite et à gauche. Ray Evernham, patron d'une grosse écurie, Greg Zipadelli, chef mécanicien de Tony Stewart, Tony Eury Jr, chef mécanicien de Dale Earnhardt Jr, autant de grands noms que je croise, qui vont et viennent entre les pit boxes et les motor-homes.
A un moment, je vois une silhouette élancée passer, entourée de plusieurs personnes qui demandent à se faire dédicacer une casquette ou autre. L’homme est grand, mince, avec une chemise noire, des lunettes de soleil et un chapeau de cow-boy. C’est Richard Petty, l’un des plus grands noms de la NASCAR. Sept titres de champion, 200 victoires. Visage impassible, il traverse la foule sans dévier sa route, tout en signant les objets qu’on lui présente. Incontestablement, le retraité Richard Petty dégage toujours une aura incroyable.

Montoya bien seul : difficile de courir en NASCAR quand on n'est pas un Américain
L’après-midi touche à sa fin et le spectacle recommence pour la course de Nextel Cup Series. Réunion d’avant-course, défilés de camions publicitaires, remises de récompenses, présentation des pilotes, invocation, hymne national, passage de F-16 et, bien évidemment… « Gentlemen, start your engines !
Je note mentalement quels sont les pilotes les plus appréciés du public. Sans surprise, c’est Dale Earnhardt Jr qui récolte les ovations les plus bruyantes, unanimement acclamé par la foule. Tony Stewart et Jeff Gordon ne laissent personne indifférent mais on entend quelques huées. Quelque uns, comme Tony Raines, passent complètement inaperçus.
Celui qui remporte la palme pour le plus grand nombre de détracteurs est sans conteste Juan-Pablo Montoya, le seul non-américain du plateau, loin devant les frères Busch.

Ravitaillement dans les règles pour le Michael Waltrip racing
Cette fois, je suis la course de Cup depuis l’infield. L’avantage d’une short track, c’est qu’on peut rapidement se déplacer du Turn 4 au Turn 1. Et si on arrive trop tard pour voir qui vient de se crasher, il reste encore la solution de lever la tête pour regarder l’écran géant planté à quelques dizaines de mètres de hauteur au centre du circuit.
Une ligne continue à deux mètres des murets intérieur indique jusqu’où on peut s’approcher. Après, c’est la zone réservée aux officiels. Les voitures sur la piste passent à quelques mètres de moi. Lorsque Ricky Rudd se crashe au 452ème tour de course, c’est dans le Turn 1, sous mes yeux. Le temps que je sorte l’appareil photo, Jimmie Johnson et Matt Kenseth lui sont rentrés dedans.
Il n’y a toutefois rien de plus intense que les ravitaillements quand on les vit à côté de l’équipe de mécaniciens. Quand un drapeau jaune sort, c’est le branle-bas de combat et ils montent tous au créneau, littéralement. Debout sur le muret de la pit lane, on sent la tension qui monte alors que la voiture tarde à arriver.

Un tonnerre de décibels et des vitesses hallucinantes, c'est le spectacle hebdomadaire offert par la NASCAR aux 150.000 spectateurs
Chez Kurt Busch, je vois un mécano qui se précipite vers la glacière. On vient de lui dire que le pilote a soif et demande à boire. L’homme remplit maladroitement un gobelet en plastique avec de l’eau et tente désespérément d’y ajouter des glaçons sans tout renverser. Ses mains tremblent, le gobelet ne tient pas en place et la n°2 va bientôt arriver. Il semble se passer une éternité mais il y arrive enfin et repart vers le pit box en courant.
L’histoire paraît dérisoire et son importance semble exagérée mais une course de NASCAR se joue aussi dans des moments comme celui-ci, quand un boulon tombe avant d’être mis en place ou quand un jackman trébuche bêtement.
La course s’achève au bout de trois heures avec la victoire de Carl Edwards. Après son tour d’honneur, le pilote place sa voiture sur la ligne d’arrivée, sort, monte sur le toit et effectue son traditionnel salto arrière. La ferveur du public est inimaginable et la clameur se répercute dans toutes les tribunes.

Carl Edwards, le vainqueur, reste longtemps disponible pour la presse, comme les autres pilotes d'ailleurs
Pendant que les équipes de Cup rentrent les voitures dans les camions, les trois premiers de la course se rendent en salle de presse pour répondre aux questions des journalistes. Au petit matin, l’ovale sera désert jusqu’à la prochaine course, au printemps prochain. Dehors, des escouades de police gèrent le trafic pour permettre à tout le monde de rentrer sans encombre. Malgré la quantité de véhicules et de piétons, tout se passe dans l’ordre.
La fête se poursuit encore un peu, les fans auront tout le dimanche pour se remettre de leurs émotions. Les propriétaires des caravanes, eux, pourront attendre que le jour se lève pour prendre la route de la Californie, la prochaine escale de la NASCAR.
En quittant les lieux, je me dis que je n’ai pas seulement assisté à une course. La NASCAR est un véritable cirque ambulant, rempli d’attractions diverses qui ont pour but ultime de divertir la famille.

A la fin du week-end, il y a du pain sur la planche pour pas mal d'écuries !
Et même s’il y a des millions de dollars qui se jouent derrière cela, c’est toujours le public qui doit en ressortir gagnant. C’est ça, la philosophie de la NASCAR : donner le meilleur spectacle dans la meilleure ambiance, offrir des combats épiques, montrer des hommes qui flirtent avec le danger, proposer des héros charismatiques que les gens peuvent aimer ou détester, des champions auxquels ils ont envie de ressembler…
En deux mots : faire rêver. La recette est simple, enfantine. Aux Etats-Unis, la NASCAR est le deuxième sport le plus regardé à la télévision. Aujourd’hui, je milite pour faire connaître la Nextel Cup Series en France.
Lorsqu’on me demande pourquoi je n’aime pas la Formule 1, ma réponse est immédiate : « Le sport automobile ne doit pas se résumer à des performances techniques, ce n’est pas un fantasme d’ingénieur. C’est d’abord un sport humain, une démonstration de ce qu’est capable de faire l’homme au volant d’une voiture de course. C’est un spectacle destiné à divertir un public. Je ne regarde plus la Formule 1 parce qu’elle ne me fait plus rêver. »

